Le moment où la traduction bute

Tout traducteur assermenté connaît ce moment. Le texte source est clair, la grammaire ne fait pas obstacle, et pourtant la traduction est impossible. Un mot, une institution, un statut juridique n’a tout simplement pas d’équivalent dans la langue cible. Trois exemples canoniques :

  • Kafala (الكفالة) : statut algérien et marocain de prise en charge d’un enfant abandonné, sans création de lien de filiation. Ce n’est pas une adoption au sens du droit français — la kafala ne brise pas le nom, n’ouvre pas droit à succession en ligne directe, n’est pas un placement administratif. Aucun mot français ne la recouvre.
  • Trust : institution anglo-saxonne où un settlor transfère des biens à un trustee qui les administre pour un beneficiary. Le droit français connaît la fiducie depuis 2007, mais elle n’absorbe qu’une partie du trust, et certainement pas le trust successoral testamentaire.
  • Familienbuch : livret de famille allemand, mais aussi acte intégrant des décisions matrimoniales, dont la fonction probatoire diffère du livret français.

Que faire ? Trois écoles offrent leur réponse, et toutes les trois doivent quelque chose à Walter Benjamin et Jacques Derrida, dont Edwin Gentzler consacre le sixième chapitre de Contemporary Translation Theories.

Benjamin : la traduction comme « post-vie » du texte

En 1923, Walter Benjamin publie Die Aufgabe des ÜbersetzersLa tâche du traducteur —, préface à sa propre traduction allemande des Tableaux parisiens de Baudelaire. Le texte est dense, parfois obscur, mais une thèse en émerge : la traduction n’est pas un transport du sens d’une langue à l’autre, c’est un mode de vie ultérieur (Überleben) du texte source. Une traduction réussie ne ressemble pas à l’original ; elle en révèle, par contraste, ce qui lui était propre.

Benjamin défend, contre toute la tradition, la fidélité littérale au mot et à la syntaxe — quitte à malmener la langue cible. Pourquoi ? Parce que c’est en montrant ses coutures que la traduction respecte la pure langue (reine Sprache) que toute langue particulière manque à dire.

L’idée semble étrangère au traducteur assermenté, qui doit produire un document recevable, lisible, intégré. Et pourtant. Quand le traducteur écrit « kafala (recueil légal en droit musulman) » plutôt que « adoption », il fait exactement ce que Benjamin recommande : il laisse une couture visible. Il refuse l’illusion d’une équivalence parfaite. Il indique au lecteur qu’il y a, ici, un terme du texte source qui résiste — et que c’est le statut juridique étranger lui-même qu’il faut interroger, pas la traduction.

Derrida : Babel n’est pas un échec, c’est la condition de la traduction

En 1985, Jacques Derrida publie Des Tours de Babel, lecture de Benjamin et méditation sur la pluralité des langues. Sa thèse, en deux temps :

  • Babel n’est pas un châtiment, c’est l’institution même de la traduction. Le récit biblique raconte un nom propre — Bavel, qui signifie confusion — devenant nom commun par traduction. La pluralité des langues n’est pas un déficit ; c’est ce qui rend la traduction nécessaire et possible.
  • La traduction est à la fois nécessaire et impossible. Nécessaire parce que l’original l’appelle (Derrida parle de dette du texte vis-à-vis de ses traductions à venir). Impossible parce que ce qui est intraduisible — le nom propre, le jeu de mots, la lettre — est précisément ce qui demande le plus à être traduit.

Pour le traducteur assermenté, cette tension est la matière même du métier. Les noms propres arabes ne se traduisent pas, mais leur translittération est un acte de traduction (faut-il écrire Mohamed, Mohammed, Mahomet, Muhammad ?). Les statuts juridiques étrangers ne se traduisent pas, mais ils doivent être rendus opérants dans le système d’arrivée. Derrida ne donne pas de recette, mais il donne un cadre : l’intraduisible n’est pas l’échec de la traduction, c’est son centre de gravité.

Trois stratégies pour trois intraduisibles

À partir de Benjamin et Derrida, trois familles de stratégies se dégagent, que tout traducteur assermenté pratique :

Stratégie 1 — Conserver le terme source + glose

> Acte d’établissement de kafala (recueil légal de droit musulman, sans création de lien de filiation).

Le terme étranger est conservé en italique ; une glose entre parenthèses indique la fonction. C’est la fidélité benjaminienne : la couture est visible, le lecteur français sait qu’il est devant un objet juridique étranger.

Quand l’utiliser : terme désignant une institution sans équivalent fonctionnel français (kafala, waqf, talaq, trust, common law).

Stratégie 2 — Traduire par l’équivalent fonctionnel + note du traducteur

> Tutelle [Note du traducteur : le terme original « ولاية » désigne une institution de droit musulman dont l’étendue ne se confond pas exactement avec la tutelle de l’article 390 du Code civil français].

L’équivalent français est utilisé pour rendre le document opérant ; la note du traducteur rappelle l’écart. C’est l’application directe de la formule derridienne : la traduction est nécessaire (le document doit fonctionner), mais elle est partielle (la note signale ce qui résiste).

Quand l’utiliser : terme dont la fonction se rapproche d’une institution française mais sans s’y confondre.

Stratégie 3 — Translittération seule, avec transcription officielle

> Patronyme : EL-AMIRI (الأميري — translittération conforme à l’ICAO Doc 9303).

Pour les noms propres, la traduction n’a pas lieu : on translittère selon une norme stable (souvent ICAO 9303 pour les passeports, parfois ISO 233 pour l’arabe). Le traducteur assermenté indique la norme suivie, ce qui transforme un acte arbitraire en acte traçable.

Quand l’utiliser : noms de personnes, de villes, de tribus, mentions toponymiques.

Pourquoi la note du traducteur est un objet déconstructionniste

La note du traducteur (NdT) — petite phrase en bas de page ou entre crochets — est le geste qui résume tout ce qui précède. Elle est :

  • Benjaminienne parce qu’elle laisse voir la couture, refuse l’illusion d’équivalence transparente.
  • Derridienne parce qu’elle reconnaît la dette : le texte source est , il appelle sa traduction, mais cette traduction n’épuise pas le texte source.
  • Pratique parce qu’elle protège le traducteur juridiquement : en signalant l’écart, il ne peut être accusé d’avoir produit une équivalence fausse.

C’est une des grandes ironies de la déconstruction qu’elle débouche, en traduction assermentée, sur un outil technique et défensif. Derrida n’aurait sans doute pas vu cela ainsi. Mais ce qu’il a montré, c’est que la résistance à la traduction n’est pas un accident — c’est le lieu même où la traduction devient un acte de pensée et non un automatisme.

Ce que Gentzler ajoute

Gentzler critique la déconstruction pour son inconsistance pratique : difficile, dit-il, d’enseigner la traduction à partir d’auteurs qui en proclament l’impossibilité. La critique est juste pour la pédagogie littéraire. Elle ne tient pas pour le métier d’assermenté, qui vit l’impossibilité comme contrainte productive. Il n’y a pas de cours de traduction de la kafala — il y a des décisions, prises au cas par cas, défendues devant des magistrats, et adossées (sans toujours le savoir) à un siècle de réflexion sur l’intraduisible.

Pour aller plus loin

Série — La théorie de la traduction appliquée à la traduction assermentée

  1. Théorie de la traduction : les 5 écoles utiles à l’assermenté
  2. Équivalence formelle ou dynamique : ce que Nida change
  3. L’intraduisible au bureau du traducteur : Benjamin et Derrida — vous êtes ici.
  4. Polysystème et normes : Toury et la traduction assermentée
  5. Domestiquer ou étrangéiser : le choix permanent de l’assermenté

Pour approfondir sur aftraduction.fr : l’intraduisibilité et la diglossie en interprétation.

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