Une traduction trop bien faite
Un client revient avec son acte de naissance traduit. Il est satisfait : « On dirait un acte français ». Le traducteur sourit poliment et range le compliment. Il sait que ce compliment est, théoriquement, une critique. Pour Lawrence Venuti — l’auteur le plus discuté du dernier chapitre de Contemporary Translation Theories d’Edwin Gentzler — produire un texte qui se lit comme un original est précisément le geste idéologique de la domestication, qu’il faut interroger.
Mais le traducteur assermenté ne peut pas, comme Venuti, choisir librement entre domestiquer et étrangéiser. Sa contrainte de recevabilité juridique le pousse vers la domestication. Sa contrainte de fidélité documentaire le pousse vers l’étrangéisation. Le métier, c’est la négociation permanente de ce conflit.
Pourquoi cela touche directement la traduction assermentée
L’argument de Venuti vise la traduction littéraire — Borges, Tanizaki, Khlebnikov. Mais ses concepts sont immédiatement opérationnels pour qui traduit des actes officiels, parce que la traduction assermentée est traversée par les mêmes tensions politiques : elle franchit des frontières linguistiques, juridiques, et souvent migratoires.
Quelques exemples concrets où le choix domestiquer / étrangéiser se pose :
1. La translittération des noms
Le passeport algérien de M. حمدي peut être translittéré Hamdi, Hamdy, Hamdī, ou rester حمدي avec translittération entre crochets. La domestication francise (Hamdi). L’étrangéisation préserve (Ḥamdī, voire l’original arabe). La pratique professionnelle française tranche pour la forme officielle du passeport — ce qui est, en soi, une domestication. Mais le traducteur peut glisser une note indiquant la translittération savante : c’est l’étrangéisation par la marge.
2. Les noms de juridictions et d’institutions
Le marocain Mahkama Ibtidā’iyya peut être traduit « Tribunal de première instance » (domestication, équivalent fonctionnel français), « Tribunal de première instance (Maḥkama Ibtidā’iyya) » (étrangéisation modérée), ou « Maḥkama Ibtidā’iyya [tribunal de première instance, juridiction du premier degré au Maroc] » (étrangéisation forte). La pratique varie selon le destinataire : un dossier de naturalisation tolère la domestication ; un dossier judiciaire international préfère l’étrangéisation.
3. Les formules religieuses
Un acte d’état civil arabe ouvre souvent par بسم الله الرحمن الرحيم. Trois choix :
- Omettre (domestication maximale, déconseillée déontologiquement).
- Décrire : « [Formule liminaire en arabe : Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux] » (étrangéisation modérée).
- Traduire et conserver : « Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux » sans crochets (étrangéisation pleine).
La pratique majoritaire en France est la deuxième : on signale la formule, on la traduit entre crochets, on respecte sa présence sans l’absorber.
4. Les unités de mesure et calendriers
Une date hégirienne peut être convertie au calendrier grégorien, ou maintenue avec mention. Une superficie en dunum (Levant) peut être convertie en m², ou maintenue. Les normes consulaires françaises imposent la conversion pour les dates d’état civil ; l’étrangéisation reste pour les pièces accessoires.
Venuti : le traducteur (in)visible
Lawrence Venuti, dans The Translator’s Invisibility (Routledge, 1995), reconstitue l’histoire de la traduction littéraire vers l’anglais et identifie une norme dominante : la fluidité. Une traduction « réussie » devait, depuis le XVIIᵉ siècle, s’effacer comme traduction — donner au lecteur l’illusion d’un texte original. Cette norme produit ce que Venuti appelle l’invisibilité du traducteur : le traducteur devient un canal transparent, son travail n’est ni vu, ni rémunéré, ni reconnu.
Contre cette norme, Venuti reprend une opposition que Friedrich Schleiermacher avait formulée en 1813 dans son célèbre essai Über die verschiedenen Methoden des Übersetzens (« Sur les différentes méthodes du traduire ») :
- Domestiquer (domestication) : amener le texte au lecteur. Effacer les aspérités étrangères, fluidifier la syntaxe, naturaliser les références. Le lecteur lit comme s’il lisait un original.
- Étrangéiser (foreignisation) : amener le lecteur au texte. Préserver les aspérités, signaler la distance culturelle, refuser l’illusion de transparence. Le lecteur sent qu’il est devant un texte étranger.
Venuti défend l’étrangéisation pour des raisons éthiques et politiques. La domestication, dit-il, perpétue une violence ethnocentrique : elle absorbe l’autre dans le familier, elle nie la différence. L’étrangéisation, en gardant la couture visible, respecte l’altérité du texte source.
Le piège de la transparence parfaite
Venuti met en garde contre une illusion qui guette précisément les traducteurs trop bons : plus une traduction est fluide, plus elle est suspecte. Pourquoi ? Parce qu’une fluidité parfaite suggère que tout passe sans reste, alors que rien ne passe sans reste. Le client qui dit « on dirait un acte français » exprime à la fois sa satisfaction et — sans le savoir — une inquiétude : combien a-t-on perdu en route ?
Pour le traducteur assermenté, la sagesse est intermédiaire :
- Domestiquer ce qui doit fonctionner : la mention d’état civil, le nom de la rubrique, l’ordre des informations, la mise en page.
- Étrangéiser ce qui doit être respecté : le terme juridique sans équivalent, le nom propre, la formule religieuse, la dénomination institutionnelle, la cote d’archive.
C’est exactement ce que la déontologie des traducteurs experts impose en filigrane : la fidélité documentaire est un principe d’étrangéisation (rien n’est ajouté, rien n’est omis, rien n’est francisé sans nécessité), mais la mise en forme française est un principe de domestication (le document doit être lisible et utilisable).
Ce que Gentzler note, et ce qu’il oublie
Gentzler salue Venuti pour avoir restauré la dimension politique de la traduction. Le traducteur n’est plus un canal neutre : il est un acteur dont les choix portent une éthique. Mais Gentzler — et c’est là sa lucidité — souligne aussi que l’opposition domestication / étrangéisation risque de se figer en dogme : faire de l’étrangéisation un impératif moral, c’est oublier que beaucoup de traductions servent des fins pratiques où la fluidité est légitime.
C’est exactement le cas de la traduction assermentée. Demander à un traducteur d’étrangéiser systématiquement un acte de naissance par souci d’éthique culturelle, c’est risquer de rendre le document inutilisable et donc de nuire au client — souvent un demandeur d’asile, un nouveau résident, une personne en situation migratoire pour qui la recevabilité administrative est vitale.
La sagesse pratique consiste donc à inverser la grille de Venuti : pour le traducteur assermenté, la domestication par défaut est légitime, parce que la finalité est administrative, mais elle est modulée par une étrangéisation ciblée sur les éléments dont la spécificité doit être préservée pour des raisons juridiques, identitaires ou documentaires.
Conclusion de la série
Cette série de cinq articles a tenté de montrer une chose : la théorie de la traduction, telle que la cartographie Edwin Gentzler dans Contemporary Translation Theories, n’est pas un luxe universitaire étranger au métier d’assermenté. Elle en éclaire chaque décision :
- Nida fournit l’axe équivalence formelle / dynamique qui structure le choix de toute formulation.
- Benjamin et Derrida fournissent le cadre pour penser l’intraduisible et la fonction de la note du traducteur.
- Even-Zohar et Toury fournissent l’idée de polysystème et de norme, qui explique pourquoi une traduction recevable est une traduction qui se conforme aux conventions du système d’arrivée.
- Venuti, enfin, fournit l’axe éthique — domestication / étrangéisation — sur lequel le traducteur arbitre, ligne après ligne.
Ces quatre axes ne se substituent pas à la pratique. Ils la nomment. Et nommer, pour un professionnel, c’est se donner les moyens de défendre ses choix, devant un client, un magistrat, un consulat — ou simplement devant soi-même.
Pour aller plus loin
Série — La théorie de la traduction appliquée à la traduction assermentée
- Théorie de la traduction : les 5 écoles utiles à l’assermenté
- Équivalence formelle ou dynamique : ce que Nida change
- L’intraduisible au bureau du traducteur : Benjamin et Derrida
- Polysystème et normes : Toury et la traduction assermentée
- Domestiquer ou étrangéiser : le choix permanent de l’assermenté — vous êtes ici.
Pour approfondir sur aftraduction.fr : traduction générale ou spécialisée et comment devenir traducteur assermenté.
